Rencontre avec Emile Bomba

Rencontre avec Emile Bomba

Facebook0Twitter0Google+0Emailtumblr

« Il faut redonner envie aux jeunes Camerounais de vivre dans leur pays »

Les immigrés clandestins – improprement appelés « sans-papiers » par ceux qui tentent de faire oublier l’illégalité de leur situation et de leurs actes – sont depuis plusieurs semaines à la une de l’actualité. Certains s’opposent à leur mainavoir donné la parole aux uns, le collectif Expulsion sans frontières, et aux autres, René Moyon du réseau Education sans frontières, Novopress a voulu faire entendre la voix de ceux que l’on oublie trop souvent : les ressortissants des pays d’émigration. C’est ainsi que nous avons entamé le dialogue avec Emile Bomba Afana. Ce Camerounais – qui vient d’adresser un message de félicitations au collectif Expulsions sans frontières ! – est étudiant en sciences de gestion à l’université de Yaoundé et préside l’Association de lutte contre l’émigration clandestine. Son équipe a entrepris un formidable travail de sensibilisation des populations afin de prévenir ce fléau qu’est l’expatriation. Un dialogue entre continent noir et continent blanc qui risque de faire grincer les dents des militants forcenés de l’immigration à tout-va…

Novopress : Emile Bomba, vous présidez au Cameroun l’Alcec, l’Association de lutte contre l’émigration clandestine, qui a entrepris un gros travail de sensibilisation des populations locales. Pouvez-vous nous présenter les buts de votre association ainsi que vos actions ?

Emile Bomba : Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à notre modeste association. L’Association de lutte contre l’émigration clandestine a été créée il y a un peu plus de cinq ans déjà, suite au drame d’un de nos amis qui voulait rejoindre l’Italie en passant par la Libye. Son décès nous a fait prendre conscience que le danger lié à l’émigration clandestine était tout proche et nous guettait. Avec des amis d’université, cela a commencé à la fac comme une histoire de copains, mais en raison de l’importance que cela avait, nous avons créé une association que nous avons légalisée officiellement en 2005.

« L’émigration clandestine, c’est d’abord un drame humanitaire »

Notre association se base sur trois principaux axes de travail : la sensibilisation dans les établissements d’enseignement secondaires (lycées et collèges), dans les universités à travers des conférences et, surtout, depuis l’année dernière, nous avons mis sur pied un concept très porteur : c’est le concept d’ateliers populaires qui consiste à réunir les parents, les chefs de quartiers et les enfants dans leur environnement naturel et d’aborder avec eux les différents problèmes liés aux migrations.

Notre association a comme autre axe de travail la proposition d’alternatives. Nous le faisons à travers des études, car pour comprendre un phénomène, il faut d’abord l’étudier. Nous avons donc lancé une série d’études. Nous avons, par exemple, signé en septembre dernier le profil migratoire des 15-35 ans de la ville de Yaoundé, ce qui nous permet de mieux appréhender le phénomène.

Nous espérons lutter contre l’émigration clandestine à travers tout cela parce que l’émigration clandestine, c’est d’abord un drame humanitaire. Il ne faut pas oublier que ce sont des hommes qui meurent. Il faut cesser de ne voir que des chiffres, il faut d’abord voir que, ceux qui meurent, c’est un frère, un cousin, un ami ou même une amie. C’est pour cela que ce problème nous tient particulièrement à cœur parce que l’Afrique et les Africains méritent mieux que cela, que de mourir dans les barques ou dans les soutes des avions. Il faut d’abord que l’Africain retrouve sa dignité. C’est notre objectif premier.

Novopress : Justement, l’immigration est un drame pour les pays « d’accueil », mais, vous venez de le dire, l’émigration est un drame humain : comme vous l’indiquez sur votre site, en 2006 quelque 7 000 émigrants clandestins africains seraient morts durant leur tentative pour gagner l’Europe. Pour prendre l’exemple du Cameroun, 50 000 ressortissants camerounais au moins résident en France, sans compter les clandestins. Comment cet exode démographique est-il vécu dans votre pays ?

Emile Bomba : Ça dépend de l’appartenance politique que nous avons. Le Cameroun a ceci de particulier que c’est 210 ethnies. Il faut d’abord parler de l’appartenance politique. Quand on est pour le système en place, ce sont les « lâches » qui s’en vont. Quand on est dans l’opposition, c’est à cause de la mauvaise gestion du pays que les gens partent. A la fin, des jeunes ne font que mourir. Sur le plan institutionnel, vous avez, par exemple, le ministère des Sports qui fait beaucoup de sensibilisation contre ce fléau parce que le sport est la troisième cause de départ des Camerounais vers l’étranger. Donc ce ministère s’implique à fond là-dedans pour essayer de faire comprendre aux jeunes qu’on ne peut pas réussir par le sport si on s’en va de cette manière-là. Il faut avoir des papiers, il faut être en règle et tout le reste. Donc ce drame au Cameroun est vécu de manière un peu floue. D’une part, un certain nombre de gens encouragent ce phénomène et, de l’autre côté, il y a des gens qu’on veut faire revenir. Ça dépend de l’appartenance politique. Mais ce qui en ressort, c’est que, de plus en plus, les autorités locales, les chefs de quartiers, les chefs de villages, les conseils s’impliquent pour essayer de participer aux actions de sensibilisation que nous menons, pour essayer de faire comprendre à cette jeunesse que, peut-être que notre pays est sous-développé, mais qu’une chance de réussir ici est possible et c’est l’idée sur laquelle notre campagne de sensibilisation de cette année sera totalement axée : il faut redonner envie aux jeunes Camerounais de vivre dans leur pays, il faut leur redonner confiance en leur pays.

Le chef de l’Etat, en 2005, dans son discours de présentation des vœux au corps diplomatique, avait fait des allusions aux problèmes liés à l’émigration clandestine. Mais c’est timidement que les autorités, à travers les institutionnels, les différents départements ministériels concernés, commencent à s’impliquer. Et, comme je vous l’ai dit : chapeau au ministère des Sports qui ne ménage pas ses efforts pour sensibiliser de ce côté-là !

« Certaines organisations occidentales font tout pour faire croire que nos actions sont inutiles en essayant, par exemple, de protéger les clandestins. »

Au niveau des populations, les parents se disaient qu’en cotisant et qu’en envoyant les enfants en Europe, c’était le succès assuré. Il a fallu que nous fassions changer les mentalités pour leur faire comprendre que le tout n’est pas de réunir des fonds pour que leurs enfants partent. Si ceux-ci sont incapables de s’assurer une vie digne là-bas, alors qu’ils ne s’étonnent pas que leurs enfants ne leur aient jamais rien envoyé ni donné de nouvelles ! Parce que quelqu’un qui est dans le noir ne le peut pas. Parce que, et d’un, il faut qu’il arrive à destination, et de deux, il faut qu’il puisse s’en sortir, et de trois, il faut qu’il trouve des astuces pour pouvoir envoyer de l’argent. Et, à 90 %, ce n’est jamais le cas. Nous essayons de faire comprendre ça aux parents qui au départ étaient peu réceptifs, mais qui, de plus en plus, commencent à adhérer à notre vision.

Mais vous me permettez de rebondir sur certaines organisations occidentales qui font tout pour faire croire que notre combat est inutile en essayant, par exemple, de protéger les clandestins. Ça ne nous aide pas du tout et au contraire ! Quand vous allez voir un jeune de 17 ou 21 ans dans un ghetto, il vous dit : « là-bas, il y a des gens qui vont défendre les Noirs… » Et, ça, c’est la pire idée que nous ayons dans la société.

Novopress : C’est justement une question que j’étais sur le point de vous poser ! Il existe en Europe et en France, en particulier, des associations – le plus souvent animées par des militants fortement politisés issus d’organisations extrémistes – qui prétendent aider les immigrés clandestins en favorisant leur maintien et leur installation sur le territoire des pays dits « d’accueil ». Vous avez déjà un peu répondu à ma question puisque j’allais vous demander si, selon vous, ces associations rendaient réellement service aux clandestins et aux pays dont ces clandestins sont originaires ? Et quel message aimeriez-vous adresser à ces associations, comme, pour prendre le cas de la France, le réseau Education sans frontières qui milite en faveur de l’installation des clandestins en France ?

Emile Bomba : Je ne vais pas m’adresser à une association spécifique. Ce que je voudrais dire, c’est que nous comprenons leur combat. Effectivement, sur le plan humain, il est inadmissible de voir des gens se faire expulser dans des conditions parfois en deçà de la dignité humaine. Nous sommes d’accord avec elles. Mais il faudrait que ces associations regardent les réalités telles qu’elles sont. Nous ne sommes pas contre les actions qu’elles mènent, mais le problème c’est que c’est un appel d’air pour ces jeunes qui sont ici et qui veulent partir ! Ils savent qu’ils auront des refuges là-bas. Et ça n’arrête en rien la saignée de l’émigration clandestine. Alors ces associations nous aideraient davantage en incitant plutôt les gens à revenir vivre dans la dignité dans leur pays. Vous imaginez qu’à défendre toujours celui qui est dans l’illégalité, celui qui n’est pas en conformité avec la loi, celui qui est tout sauf un bon citoyen, ça ne nous aide pas du tout ! Vous avez des jeunes qui nous disent « vous me faites perdre mon temps. Moi, je m’en vais et puis on va me défendre là-bas ». Et il ne sait même pas s’il va arriver ou pas !

« Les jeunes partent parce qu’ils savent qu’ils seront défendus là-bas ! »
Nous comprenons leur combat mais nous leur demandons d’être un peu plus réalistes et de regarder les choses en face. Ça fait très mal de voir des élèves du primaire ou du secondaire se faire expulser, mais il faut qu’on regarde les choses en face ! En France, c’est tellement médiatisé que ça vient faire contrepoint à nos campagnes de sensibilisation ici et depuis deux ans c’est la nouvelle raison de l’émigration clandestine. Les jeunes partent parce qu’ils savent qu’ils seront défendus là-bas ! C’est bien de faire ce qu’elles font, mais elles ne nous aident pas du tout. Ce n’est pas pour engager des polémiques contre ces associations qui font peut-être un bon travail, mais sur le plan africain, elles ne nous aident pas vraiment. Nous leur demandons d’être un peu réalistes, c’est tout. Ou alors, qu’elles viennent au moins en Afrique regarder ce qui se passe, quels sont les effets de leurs actions, qu’elles soient conscientes de ce qu’elles font comme mal.

Novopress : A l’inverse, d’autres personnes, tels que le collectif Expulsions sans frontières (à qui vous avez adressé récemment un message de félicitations pour son action), ont entrepris, à travers leur lutte contre les transferts massifs de population, de s’opposer à la marchandisation et à la standardisation des êtres humains. Envisagez-vous des actions communes et coordonnées entre ce collectif et votre association ?

Emile Bomba : Ecoutez, même si ce collectif n’existait par, il y aurait des expulsions. Depuis 2003/2004, il y a en moyenne 24 000 à 25 000 expulsions annuelles en France. Moi, je crois d’abord qu’il ne faut pas stigmatiser les choses. Ce collectif, nous lui avons apporté tout notre soutien. Des gens peuvent être d’accord avec nous ou pas, on peut toujours critiquer. Ce collectif, nous le soutenons de fond en comble et nous sommes prêts à travailler avec lui main dans la main parce qu’enfin voilà un collectif qui vient répondre de manière juste, forte, aux besoins qui se posent actuellement. Il faut bien que les Africains comprennent qu’on ne peut pas se mettre en marge de la légalité dans un pays et croire qu’on peut y vivre. Non ! Ce collectif, nous saluons son action parce qu’il a pour effet de dissuader les gens de partir. Nous en avons parlé dans un lycée. Nous avons fait savoir aux gens d’ici que ce collectif existe. Nous leur avons fait comprendre qu’en France ces gens défendent leur pays. Imaginez qu’au Cameroun il y ait 10 000 Chinois qui arrivent de façon irrégulière, vous croyez que nos commerçants vont accepter ça ? Ils ne vont pas l’accepter ! En leur expliquant ça, on leur explique que ce collectif a raison de faire ce qu’il fait. Grâce à ce collectif, on explique qu’on ne peut pas accepter que des gens vivent dans l’illégalité en faisant comme si ce n’était rien. Sinon à quoi servent les lois ? On passe d’un Etat de droit à un Etat de non-droit ! Vous savez, les lois ne vont jamais arranger tout le monde. Mais ce collectif Expulsions sans frontières, nous le soutenons de tout notre cœur, nous l’appelons à aller de l’avant. C’est un collectif qui nous aide enfin à faire comprendre aux jeunes que l’Europe, quand on y entre de façon illégale, on ne peut pas y résider. Il faut que les choses soient claires. Il ne faut pas mentir aux jeunes, il faut leur dire la vérité. Qu’ils sachent à quoi s’attendre là-bas.

Alors ce collectif, on ne peut pas non plus le traiter de facho comme j’ai entendu certains le dire. Le combat que nous menons, si l’on se place d’un point A ou d’un point B, le point de vue ne sera jamais le même. Nous attendons toutes les critiques. Ça fait cinq ans que nous tendons la main aux différentes associations européennes. Aucune n’a jamais réagi parce qu’elles défendaient toujours les droits des immigrés clandestins. Nous allons vers le collectif Expulsions sans frontières pas par intérêt, mais simplement parce que nous pensons que l’émigration clandestine ne peut être vaincue que s’il y a action en amont et en aval. Et, là, ils viennent compléter la deuxième partie de cette action. Ça nous arrange. Ça prouve que ces gens ont le courage et la volonté d’enfin faire respecter la loi. Aux Etats-Unis, ça existe et je n’ai jamais entendu aucune critique contre les mesures en Arizona. Mais en France on critique… Il faudrait que les Français acceptent leurs lois. Ou alors qu’ils les changent, ça ne me dérange pas.


Novopress : Emile Bomba, j’ai vu, là encore sur votre site, que « l’Alcec prône l’amour de l’Afrique ». Et cela me fait penser à ce qu’écrivait le poète français, Joachim du Bellay, qui dans un poème célèbre – « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » :
« Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux ».
Ce poème est un véritable hymne au ré-enracinement et au retour au pays. Et vous, que diriez-vous à vos compatriotes émigrés loin de la terre de leurs aïeux, en particulier en France, pour leur donner envie de rentrer vivre et travailler au pays ?

Emile Bomba : Eh bien, j’essaierais de leur faire comprendre qu’il y a un ensemble de choses qui sont faites au niveau du pays pour faciliter leur réintégration. Vous savez, il y a un sérieux frein au retour des immigrés camerounais, c’est qu’au plan local, rien n’est fait pour faciliter leur réintégration. Mais notre association se bat pour qu’il y ait une plate-forme adoptée pour que lorsqu’un émigré cherche à se réintégrer dans son pays, cela soit totalement facilité. Bien souvent, quand vous vivez à l’étranger et que vous revenez avec un projet pour votre pays, ce projet est phagocyté par les gros poissons d’ici. Alors, ces Camerounais, s’ils aiment leur pays, qu’ils n’aient plus peur de revenir parce qu’il y a déjà une certaine volonté politique dans ce sens-là. Il faut qu’ils comprennent que c’est leur pays, c’est notre pays à nous tous. On ne peut pas l’abandonner ainsi.

« Il faut maintenant que nous cessions de nous attarder sur le colonialisme. »

Vous imaginez qu’il y a plus de médecins camerounais qui exercent à l’étranger qu’au Cameroun ! Il y a environ 3 800 médecins camerounais au Cameroun et il y a plus de 5 000 médecins camerounais qui exercent à l’étranger. Le résultat, c’est une femme qui va accoucher, qui n’a même pas de médecin à son chevet et qui parfois finit par mourir. Il faudrait qu’ils comprennent qu’on ne peut pas prétendre aimer son pays ou participer au développement de son pays en travaillant à l’étranger. Il faut qu’ils reviennent. C’est un sacrifice qu’il faut faire. Alors, si notre génération doit se sacrifier pour son pays, il ne faut pas qu’elle ait peur de revenir. Nous ne voulons pas partir non parce que nous n’en avons pas envie, mais parce que nous disons « Quel avenir pour nos enfants si nous partons tous ? Quel affreux Cameroun laisserons-nous ? » Quand je pense que le premier vers de notre hymne national, c’est « Ô Cameroun, berceau de nos ancêtres… » Est-ce que les Africains que nous sommes ont le droit d’abandonner leur pays ? Il faut maintenant que nous cessions de nous attarder sur le colonialisme et tous ses effets ! Il faut dépasser ces discours ! Nous sommes au XXIe siècle ! L’Africain nouveau, c’est celui qui prend des initiatives, c’est celui qui veut sortir de l’état dans lequel se trouve l’Afrique. Et nous, quand un Camerounais veut rentrer au pays et qu’il a un projet qui a du mal à se mettre en place, nous dénonçons ceux qui cherchent à entraver la réalisation de ce projet. C’est comme ça que nous travaillons. Nous n’avons pas peur de démarcher qui que ce soit, aussi puissant puisse-t-il être.

Alors, jeunes Camerounais, c’est à vous que je m’adresse. Vous êtes intelligents. Votre pays a besoin de votre intelligence et de vos bras pour se développer. Donc ne prenez pas le concept de développement pour un mot vague ou pour un slogan. Revenez dans votre pays et vous allez voir, nous allons vous prouver que nous pouvons y vivre tous ensemble. Voilà ce que je peux leur dire.

Propos recueillis par Fabrice Bianco pour Novopress France

Emile Bomba en conférence à la Vlaams-Huis :

Emile Bomba en conférence :

le site de l’ALCEC

Facebook0Twitter0Google+0Emailtumblr