La rupture nécessaire

La rupture nécessaire

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L’une des forces les plus redoutables du système est sa capacité à intégrer, à digérer ses propres contestations (quand il ne les produit pas lui-même pour nourrir l’illusion de la pluralité…).

Ainsi les plus brillantes critiques du totalitarisme marchand, les plus subtiles analyses de l’impasse individualiste, les plus intelligentes contestations de la post-démocratie libérale, quelles soient étiquetées « de gauche » ou « de droite », trouvent naturellement leur place à la marge bien délimitée d’un système dominant qui les accepte d’autant plus aisément qu’elles finissent généralement par se transformer en « niches commerciales », en « mini-marchés » (livres, revues, t-shirts, badges, festivals, colloques, voyages…) qui contribuent autant que d’autres à nourrir le développement pantagruélique du consumérisme, nerf vital de l’actuelle tyrannie planétaire.

Tant que les individus continuent à vivre au quotidien conformément aux exigences sociétales et économiques du marché (travail dans le tertiaire, habitat urbain, célibat ou couple « libre » à enfant unique, culte des loisirs et du tourisme, festivocratie, bougisme motorisé, appétence pour la mode et l’innovation technologique, culture du gaspillage…) le totalitarisme libéral se moque bien (et c’est là un trait qui le distingue de ses prédécesseurs) de ce qu’ils peuvent dire, prétendre ou croire penser.

Un cadre commercial célibataire branché sur Meetic, sortant tous les samedis en boite de nuit, soucieux de sa coupe de cheveux, des options de son téléphone portable et passant ses vacances au « club » dans des pays exotiques peut bien se déclarer « fasciste », « écolo », « socialiste » ou « identitaire », il ne sera jamais ni un adversaire, ni un obstacle (et encore moins un danger) pour le système.

Il peut tout autant, entre une séance de shopping, deux cuites au champagne et trois commentaires sur son blog, lire tout Drieu, Bakounine, Codreanu ou Proudhon, assister à 200 conférences et à 500 solstices, tout le monde s’en fout.
Et tout le monde a raison de s’en foutre.

Car il n’y a pas de lutte réelle sans rupture.

Et si la rupture mentale, « intellectuelle », est un indispensable préalable, elle n’est que cela. C’est un premier pas, dénué en lui-même, s’il n’est pas prolongé, de la moindre efficacité réelle, du plus petit impact sur le monde.

On doit pouvoir savoir ce qu’un homme pense à la manière dont il vit.

Évidemment la corrélation parfaite entre les deux est aussi rare que prodigieusement ardue à atteindre mais c’est le seul objectif digne et utile. C’est le seul acte véritablement révolutionnaire.

C’est aussi la seule voie d’efficacité car une alternative ne peut attirer que si elle est crédible, c’est-à-dire véritablement incarnée et vécue par des hommes que l’on peut observer, jauger, suivre, respecter voir admirer et non simplement réduite à un énième discours professé sur le ton de la démonstration dogmatique détachée de toute réalité concrète.
On ne s’attache pas les cœurs et les volontés en se bornant à dénoncer des symptômes dont notre propre mode de vie est encombré.

Si les valeurs du système (l’argent, l’apparence, le bruit, la consommation… ) me conviennent, si j’adopte joyeusement ses codes (marques de fringues, vulgarité, égocentrisme, pingrerie, hédonisme…) et ces référents (« people » et stars du X, escrocs, magouilleurs ou caricatures d’artistes nihilistes et défoncés…) mais que seule me dérange la couleur de peau de ceux qui me taxent des cigarettes à la sortie de mon club techno ou l’origine de celui qui séduit davantage de pouffes surmaquillées que moi, je ne suis ni un patriote, ni un militant, ni un radical, ni encore moins un fasciste, je suis simplement un médiocre petit bourgeois revanchard qui a sa place à l’UMP.

Et il n’est pas question ici d’aspirer à une pureté ou une sainteté fantasmée et inatteignable mais simplement de souligner le nécessaire travail de cohérence qui est le socle minimum d’un engagement politique qui veut être autre chose qu’un jeu de rôles ou un vague loisir néo-tribal. Travail ardu, laborieux… véritable lutte titanesque entre nos aspirations et nos penchants, nos prétentions et nos facilités… Combat quotidien souvent décourageant car solitaire, maintes fois trahi par la main alliée que l’on croyait avoir enfin trouvé, sans récompense sociale directe et immédiate…
Mais quelle âme meurtrie, écoeurée des souillures de la modernité, rejoindra durablement nos rangs si elle retrouve dans nos soirées, nos sorties, nos réunions, nos repas, la même vulgarité, la même déréliction, les mêmes obsessions sexuello-pornographiques, le même langage SMS, les mêmes toxicomanies que partout ailleurs, simplement saupoudrés de quelques références vaguement sulfureuses et de quelques provocations ?
Des « teufeurs » racistes et drogués ne seront jamais que des « teufeurs » racistes et drogués. Jamais des militants politiques.

Ce n’est que par des couples unis et fidèles, prêts aux véritables sacrifices d’ego qu’exigent la fondation d’un foyer durable, par des familles nombreuses, par des retours à la terre, à l’apprentissage de métiers, par des chantiers communautaires, par une économie solidaire basée sur le don et l’échange, par des randonnées, des prières, de la simplicité volontaire, de l’humilité, de la courtoisie, du désir d’apprendre et de s’améliorer que nous pourrons être autre chose que des épouvantails ou des histrions, éternels idiots utiles d’un système que nous renforçons par chacune de nos théâtrales dénonciations jamais suivie d’actes ou d’effets.

Source : Zentropa

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