cinématographe : Le Français moyen, ringard et franchouillard ne suffit pas

cinématographe : Le Français moyen, ringard et franchouillard ne suffit pas

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Aller au cinéma est un moment de plaisir. Ou plutôt devrait l’être. Il y a le risque de s’être tromper dans le choix d’un film suite à de mauvais conseils, il y a aussi le risque d’être pris pour un imbécile par un metteur en scène cédant à la facilité, mais il y a encore la possibilité d’être méprisé publiquement par des critiques malveillants.
Les succès du cinéma populaire français semblent être des objets particulièrement malvenus par les nouveaux commissaires politiques, ceux qui n’ont qu’à la bouche les droits universels et le métissage.
Les tenants de cette nouvelle morale ne sont peut-être pas très nombreux, mais ils sont présents là ou il le faut. En chaque circonstance, il y aura toujours un soldat du moralisme pour douter de l’orthodoxie de telle ou telle production.

Deux semaines après la sortie de la comédie régionaliste Bienvenue chez les Ch’tis, le sociologue parisien Michel Wievorka fit part de son inquiétude dans l’émission « C dans l’air » (5 mars 2008) :  » Qu’est qui fait que les Français s’identifient à ce point à un film franchouillard dans lequel on leur dit no futur, centrez-vous sur votre pays.. qu’il vaut mieux vous connaître entre provençaux et gens du Nord. (…) Qu’est-ce qui nous reste quand on est inquiet, qu’on ne veut pas regarder le monde, qu’on ne veut pas se projeter vers l’avenir… on se saoule la gueule et on en rigole… J’essaye de comprendre pourquoi tant de monde s’identifie à cette rigolade là. » Le blanc Wiervorka est Président du Conseil Scientifique du Conseil représentatif des associations noires (CRAN). La Provence et le Nord n’ont qu’à bien se tenir. Il nous faut donc comprendre que se saouler et rigoler entre blancs est raciste. Franchouillard serait synonyme de Raciste.

Faire du triomphe d’un film populaire le triomphe d’un discours suspect est évidemment tentant, mais pas suffisant. « Toutes proportions gardées, on serait tenté de voir dans le triomphe du film la pérennité de valeurs connotant la francité aux antipodes du modèle atlantiste vénéré par le président… » (1). La scène alcoolisée de distribution du courrier transgresse les « injonctions hygiénistes et sécuritaires du gouvernement » et expose une « France vieillissante et routinière ». Le film ne serait donc pas nostalgique d’un monde disparu mais son succès apparaîtrait « comme la défense de valeurs mises à mal par le nouveau pouvoir. » Utilisant l’arme de l’inertie, le franchouillard serait aussi un Résistant.

7851Franchouillard est un terme péjoratif désignant les caractères du Français moyen. Lors de la sortie du film Faubourg 36 de Christophe Barratier, le journaliste de Libération, Gilles Renault, écrivit :  » Le réalisateur des choristes tire les grosses ficelles de la nostalgie franchouillarde  » (24/9/2008). Ce mépris autorisé (pour combien de temps encore ?) est toujours de mise lorsqu’il s’agit de dénoncer le manque d’empressement face aux injonctions de la nouvelle classe morale. De plus en plus utilisé depuis quatre décennies, le terme est aussi employé par ceux qui sont fiers d’avoir honte d’être français, « une passion ridicule et servile. » (2)

Le mépris du Franchouillard Résistant s’illustre sous la plume de Roland Duval :  » Si le 7e art franchouillard est l’un des seuls au monde à résister à l’hégémonie américaine, il le doit à la fidélité d’un public français moyen qui cultive un art de vivre spécifique. Aussi ringard soit-il… l’esprit franchouillard survit tant bien que mal et continue d’irriguer notre bon vieux cinoche des familles. Même si on le prend de haut, il peut constituer un objet d’étude, à défaut d’une thèse universitaire, justifiant ce qu’en disait déjà Dietrich Varady, cinéaste hongrois naturalisé français :  » la France est un grand pays parce qu’elle a le génie de sa médiocrité. Chantons la gloire du Français moyen, modèle de savoir-vivre universel » (1967). » (3)

Mais si le franchouillard est l’objet d’une haine féroce, celui-ci n’est pas pour autant la figure emblématique souhaitable de la francité *. Il n’est pas possible de se contenter de dire  » Nous sommes tous des franchouillards  » car cela reviendrait à s’identifier à ce que désirent les éradicateurs d’identité. La figure du franchouillard têtu, médiocre, aveugle, borné et grain de sable est indispensable, mais pas suffisante. Etre français demande aussi un effort, celui de pérenniser un art de vivre et un esprit abandonné par les nouvelles élites. Le cinéma manque de producteurs, de cinéastes et de scénaristes pour illustrer à nouveau une façon très française d’être au monde, un façon qui n’est pas celle des bourgeois bohèmes, du nihilisme et de l’égocentrisme.

Incarner au cinéma ce que nous étions, ce que nous sommes potentiellement, ce que nous voulons être n’aurait-il pas valeur d’exemple ? Il nous faut de nouveaux Renoir, de nouveaux Rohmer, des explorateurs de la francité, des aventuriers de l’esprit français, des sourciers de l’ancien art de vivre pour le réinventer. Il nous faut perpétuer le meilleur de nous même, au delà de la cinématographie.

* définition TLF (http://atilf.atilf.fr) : ensemble de caractères propres au peuple français, à sa culture.

(1) Bienvenue chez les Ch’tis, « tu n’a rien vu à Bergues », Baptiste Roux, Positif, 568, juin 2008, pp.59-61.
(2) Un nouveau genre ?, Alain Masson, Positif 559, septembre 2007. (Réponse à l’article de Roland Duval, voir (3))
(3) De la franchouillardise » dans le cinéma français, Roland Duval, Positif, 557/558, juillet 2007, pp.134-141.

sélection de films illustrant un comportement de Français moyens :
1956 – La Traversée de Paris
1960 – Les vieux de la vieille
1963 – Les Tontons flingueurs
1964-1982 – la série des gendarmes
1973-1977 – la série des 7e compagnie
1974 – les Valseuses
1975 – Dupont-Lajoie
1978-2006 – la série des Bronzés
1979 – Buffet froid
1981 – la soupe aux choux
1981 – Coup de torchon
1982 – Le père Noël est une ordure
1983 – Papy fait de la résistance
1987 – La vie est un long fleuve tranquille
1995 – Le bonheur est dans le pré
1998 – Le dîner de con
1999 – les enfants du marais
2001 – Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain
2004 – Les Choristes
2006 – Camping
2006 – OSS 117 : Le Caire, nid d’espions

à lire si possible :
- Un charme mystérieux, la France au miroir de son cinéma, par Philippe d’Hugues, Enquête sur l’histoire, n°24, janvier 1998, pp.53-55.
- Dossier : le cinéma français est-il le plus bête du monde ?, éléments, n°120, printemps 2006.
- La France en mal avec sa culture populaire, Le choc du mois, n°8, janvier 2007.
- Dossier : Le cinéma français à bout de souffle, Le choc du mois, n°24, juillet 2008.

photos : llustration de la tradition, de la force et du guerrier : Un samouraï bien de chez nous (« Groupement artistique VDK, Toulouse », 1987)

Janus-Bifrons pour lyonlemelhor.org

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