La conscience européenne aprés la Grande Guerre

La conscience européenne aprés la Grande Guerre

Facebook0Twitter0Google+0Emailtumblr

Cette conscience de l’Europe se décline selon deux modes: la conscience d’une identité européenne fondée sur une communauté unique de civilisation (nous sommes européens); la conscience de la nécessite d’unifier économiquement et politiquement cet espace de civilisation (il faut faire l’Europe). La Conscience civilisationnelle constitue la première formulation de l’idée européenne. Elle est un commentaire sur ce qui fonde la différence ou la supériorité de l’Europe avec d’autres aires géoculturelles. Cette formulation est souvent le fait d’intellectuels interprétant favorablement l’histoire européenne comme étant celle de la longue maturation d’un «processus de civilisation». Celui-ci s’enracine dans une définition particulière de l’individu redevable aux héritages grec, romain et judéo-chrétien, s’épanouissant dans le message des Lumières pour confluer dans le système de pensée libéral-démocratique du XIX’ siècle. L’idée européenne se développe donc souvent à partir d’un socle de conceptions relevant de la conviction d’un primat de la «civilisation occidentale» sur le reste du monde, mais aussi sur le reste du continent, perçu comme un «euro-orientalisme». Cette conception limitative de l’Europe est appelée à resurgir avec d’autant plus de force lorsque l’«Orient» se rapproche.
Ainsi avec Henri Massis et sa « Défense de l’occident », en 1927. C’est au nom de cette définition civilisationnelle première de «l’idée d’Europe» qu’est considérée comme insupportable la distorsion entre l’Europe vécue et idéalisée (la réalité culturelle unitaire qui baigne l’existence des élites), et le spectacle de l’histoire européenne récente ou en cours infirmant cette unité et cette prééminence. On peut passer alors au second niveau de conscience: celui de l’urgence à unifier le continent.
Il suffit en effet de constater: les effets humains et moraux de la «guerre civile» de 1914-1918 (9 millions de morts et 22 millions de blesses); le déni des valeurs libérales et bourgeoises de la «société ouverte» par le bolchevisme et le fascisme naissants; la nouvelle posture hégémonique, financière et commerciale des Etats-Unis ; la division du continent résultant de la paix de Versailles qui, en ajoutant quatre nations et 11000 km de frontières supplémentaires, laisse augurer un «chaos européen» (Norman Angell), générateur de protectionnisme (on compte 35 domaines douaniers et 27 systèmes monétaires).

Conscience du déclin et quête d’identité

nbv2Une hantise renouvelée du déclin européen est la première conséquence de cette situation. Le géographe Albert Demangeon se demande ainsi si le conflit n’a pas engendre pour l’Europe «une crise vitale qui présage de la décadence» (Le Déclin de l’Europe, 1920). Certes, le thème du déclin n’est pas nouveau – il court en effet dans la pensée occidentale depuis Friedrich Nietzsche, Charles Baudelaire et Max Nordau. Mais il s’articule désormais sur une réalité politique, économique et culturelle, quand il ne se renforce pas avec la perception aigue d’une régression morale, d’une «crise de l’esprit». Oswald Spengler, André Gide, Paul Valery, Jose Ortega y Gasset en sont les premiers témoins littéraires emblématiques. La quete d’identité européenne constitue une seconde conséquence notable. A cote de ceux qui font de la Nation, de la Classe ou de la Révolution des emblèmes de ralliement idéologiques a la mesure d’un monde ou les anciens repères sociaux, moraux et institutionnels se sont affaiss6, de nouveaux militants vont apparaitre. Ils sont porteurs d’une mystique autonome du simple pacifisme: l’européisme, dont le comte Richard de Coudenhove-Kalergi est, en 1923, le promoteur décisif avec la création de son Union paneuropéenne dont deviennent en France ses éminents promoteurs le président du Parti radical Mouard Herriot, l’industriel et ministre Louis Loucheur, l’économiste Francis Delaisi, l’écrivain Jules Romains. La volonté de résister au déclin (par une union économique et une solidarité politique, mais avec quel ordre de priorité?) et le débat sur l’européaniste (quels sont les candidats légitimes à l’union?) sont ainsi les deux moteurs d’un militantisme qui peut profiter de la relative unité des régimes politiques européens, résultat de la paix imposée a Versailles par les démocraties parlementaires. Ces militants doivent s’affronter d’entrée de jeu à des mystiques concurrentes. Celle l’universalisme (le rêve d’un ordre mondial incarne par la SDN et l’émergence d’un marche globalise), celle du communisme (le messianisme de l’Internationale des prolétaires) et celle du fascisme (la foi en une communauté du peuple exclusive), qui sont autant de formes d’anti -européisme. Les militants de l’Europe affrontent donc un dilemme simple que résume Gaston Riou, figure de proue des «jeunes turcs» du Parti radical, proche de Caillaux et fondateur de la Ligue France-Europe: S’unir ou mourir, titre même de son célèbre ouvrage de 1929.

Guerres fraternelles, nationalismes exacerbés, plus jamais ça!

Bernard Bruneteau – Nouvelle Revue d’Histoire numéro 42 MAI-JUIN 2009

Facebook0Twitter0Google+0Emailtumblr