Libre de faire quoi ?

Libre de faire quoi ?

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On constate dans la société occidentale d’aujourd’hui, un déséquilibre entre la liberté de bien faire et la liberté de mal faire. Un homme politique qui veut accomplir, dans l’intérêt de son pays, une œuvre créatrice d’importance se trouve contraint d’avancer à pas prudents et même timides, tant il est harcelé par les milliers de critiques hâtives (et irresponsables), et mis constamment en accusation par la presse et le Parlement. Il doit justifier chacun de ses pas et en démontrer la rectitude absolue. En fait, il est exclu qu’un homme sortant de l’ordinaire, un grand homme qui voudrait prendre des mesures insolites et inattendues, puisse jamais montrer de qui il est capable: à peine aurait-il commencé qu’on lui ferait dix croques en jambe. C’est ainsi que sous prétexte de contrôle démocratique on assure le triomphe de la médiocrité.

Partout, on peut facilement et en toute liberté saper l’autorité de l’Administration, et dans tous les pays occidentaux, les pouvoirs publics sont considérablement affaiblis. La défense des droits de l’individu est poussée jusqu’à un tel excès que la société elle même se trouve désarmée devant certains de ses membres et le moment est venu pour l’Occident de ne plus tant affirmer les droits des gens que leur devoirs.

Au contraire de la liberté de bien faire, la liberté destructrice, la liberté irresponsable a vu s’ouvrir devant elle le champ le vaste. La société s’est révélée mal défendue contre les abîmes de la déchéance humaine, par exemple contre la liberté pour exercer une violence morale sur la jeunesse: proposer des films plein de pornographie, de crimes ou de satanisme est une liberté dont les contre poids théoriques est la liberté pour la jeunesse de ne pas aller les voir. Ainsi la vie consue sur le mode juridique se révèle t-elle incapable de se défendre elle même contre le mal, et se laisser ronger peu à peu.

Que dire des sombres espaces où se meut la criminalité proprement dite ? Les cadres juridiques très larges (particulièrement en Amérique) sont pour l’individu non seulement un encouragement à exercer sa liberté, mais aussi une incitation à commettre certains crimes, car ils offrent au criminel la possibilité d’échapper au châtiment ou de bénéficier d’une indulgence imméritée, grâce au soutien d’un millier de voix qui s’élèveront en sa faveur. Et quand, dans un pays, les pouvoirs publics entreprennent de déraciner vigoureusement le terrorisme, l’opinion les accuse aussitôt de piétiner les droits civiques des bandits. Je pourrais encore citer d’autres exemple: ils ne manquent pas.

La liberté n’a pas dévié ainsi vers le mal d’un seul coup: l’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillance conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Tiens, comme c’est bizarre; l’Occident, où les conditions sociales sont les meilleures, a une criminalité indiscutablement élevée, et nettement plus forte que la société soviétique, avec toute sa misère et son absence de lois.

Alexandre Soljénitsyne – le déclin du courage, discours de Hardvard, 1978.

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