La vulnérabilité de Siegfried

La vulnérabilité de Siegfried

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Siegfried (le Sigurd islandais) est un héros connu de la mythologie nordique. Wagner, Lang et Tolkien ont su s’inspirer de la légende pour la renouveler, le thème de l’or (l’anneau) maudit restant central. Les principales sources de la légende sont :
- La chanson des Nibelugen (Bavière, XIIIème siècle) ;
- L’Edda poétique (compilation islandaise du XIIIème siècle) ;
- La saga des Völsungar, de l’Islandais Snorri Sturluson (1179-1241) ;
- La saga de Théodoric de Vérone (classiques français du Moyen Age) ;

Voici un extrait du Dictionnaire de mythologie germanique de Claude Lecouteux (Imago, 2005) pour se familiariser avec le personnage de Siegfried :

l'enfance de Siegfried, vue par Alex Alice

« Comme pour la plupart des héros des temps très anciens, les opinions divergent sur l’enfance de Siegfried car mythe et légende héroïque se fondent pour donner un ensemble fascinant et riche en thèmes et motifs de diverses provenances. La Saga de Théodoric de Vérone est d’autant plus intéressante qu’elle est la traduction de chants héroïques allemands qui ne nous sont pas parvenus. Ici, Sigurd est le fils du roi Sigmund et de Sisibe ; trahie par les ducs Artvin et Hermann, celle-ci est emmenée dans la forêt souabe pour être exécutée, mais Hermann, pris de remords, s’oppose à son complice les armes à la main. À cet instant, la reine accouche et met au monde un très bel enfant. De la casette qu’elle avait emportée, elle tire un vaisseau de verre, lange l’enfant, l’y place, le ferme et le pose près d’elle. Les deux chevaliers croisent vaillamment le fer, mais Artvin finit par tomber là où gisait la reine. Son pied heurte le vaisseau de verre qui roule dans le fleuve. Quand la reine voit ce qui advient à l’enfant, elle perd connaissance et meurt. Et voici donc Sigurd nourrisson en route pour l’inconnu.

Le vaisseau de verre descend le fleuve jusqu’à la mer et le flux le jette sur une côte. Entre-temps, l’enfant a notablement grandi : quand le vaisseau de verre heurte la grève, il se brise et l’enfant pleure. Une biche s’approche, prend l’enfançon dans sa gueule et le ramène jusqu’à son gîte où elle avait deux faons ; elle l’allaite. Il reste douze mois près d’elle et il est bientôt aussi fort et aussi grand que les enfants de quatre ans.

Ce détail fait partie du schéma mythique indo-européen des enfances royales : tout héros prédestiné à être roi plus tard passe le début de sa vie dans la nature sauvage, noue des contacts avec elle car, plus tard, il vivra en symbiose avec elle et, quand il sera malade, par exemple, la nature dépérira. Ici, par le truchement de la biche, la nature reconnaît son statut de futur souverain, et le caractère surnaturel de cette petite enfance ressort de la croissance extrêmement rapide de Sigurd. Il vit donc une première initiation, mais il lui faut retourner chez les hommes et ici intervient le forgeron qui se nomme Mimir dans la Saga de Théodoric que nous suivons, mais Reginn dans l’Edda poétique. Il lui donne un nom et l’appelle Siegfried / Sigurd.

Mime (Mimir) dans la bande dessinée "Siegfried"

Le garçon grandit chez lui jusqu’à l’âge de neuf ans et devient alors si grand et si fort que nul n’est son égal. Il est d’un commerce si difficile qu’il rosse les apprentis de Mimir à la forge, de sorte que pas un ne le supporte. Effrayé, Mimir va voir son frère Reginn, et planifie la mise à mort de notre héros. Il demande à Sigurd d’aller en forêt pour lui faire du charbon de bois et ce dernier accepte ; un grand dragon s’approche de lui ; il lui court sus et l’abat.
Cette relation de la mise à mort du dragon frère de Mimir connaît d’autres variantes. Dans les Eddas, Sigurd trouve la trace du monstre, creuse une fosse et s’y place avec son épée dressée et, quand la bête passe en rampant sur la fosse, le héros la transperce ; les Dits de Fafnir rapportent le dialogue de Sigurd et Fafnir. Fafnir déclare : « Mais je te dis une chose véridique : l’or sonore, le trésor rouge comme braise, les anneaux te mèneront à la mort.» Et le poème se clôt par ces paroles : « Sigurd trouva là une énorme quantité d’or et en emplit deux coffres. Il prit le heaume de terreur, la cotte aux mailles d’or, l’épée Hrotti et beaucoup d’objets de prix. »
Sigurd fait alors cuire le dragon. Quand il pense qu’il est cuit, il plonge sa main dans le chaudron bouillant, se brûle, et porte un doigt à sa bouche pour le refroidir. Dès que le bouillon a coulé sur sa langue et dans sa gorge, il entend deux oiseaux qui bavardent, perchés sur un arbre, et il comprend ce qu’ils se disent : « Il vaudrait mieux que cet homme sache ce que nous savons. Il rentrerait et occirait Mimir, son père adoptif, puisque ce dernier avait conseillé qu’on le tuât, si tout se déroulait comme il l’avait imaginé. Ce dragon était le frère de Mimir, et s’il n’abat pas Mimir, celui-ci vengera son frère et le tuera. » Sigurd prend alors le sang du dragon, s’en frotte le corps et les mains : partout où il le fait, sa peau devient semblable à de la come. Il quitte ses habits et s’enduit tout le corps de sang, partout où il le peut, mais c’est impossible entre les épaules. Il remet ses vêtements et prend le chemin du retour, portant à la main la tête du dragon. Les textes allemands expliquent la vulnérabilité de Siegfried par la chute d’une feuille de tilleul entre ses épaules ; elle empêcha le héros de s’enduire de sang à cet endroit. La Chronique de Didrik suédoise est sans doute plus fidèle que la saga : « Une feuille d’érable se trouvait entre ses épaules, et le sang ne recouvrit pas la peau à cet endroit. »
Sigurd retourne à la forge et tous les apprentis s’enfuient en le voyant arriver. Mimir va seul à la rencontre de Sigurd et lui souhaite la bienvenue, lui donne un heaume, un haubert et un écu, un destrier, qui s’appelle Grani et vient du haras de Brynhild, et une épée, qui a nom Gram, « Féroce ». Sigurd la prend et tue Mimir. Il gagne alors le château de Brynhild, en défonce la porte et abat les sept gardiens. Brynhild apprend la nouvelle, sort, interroge Sigurd, lui révèle sa véritable identité puis lui donne Grani.

Dans la Saga des Yolsungar, Sigurd séjourne plus longtemps chez Brynhild qui lui apprend les secrets des runes, c’est-à-dire une forme de magie. Bref, il s’agit d’une nouvelle initiation. […]Dès que Siegfried / Sigurd entre en possession de cet or, le caractère maléfique de celui-ci se fait sentir, et le héros s’engage sans s’en rendre compte, sur la voie des forfaits et c’est ce qui amène Hagen à le tuer par traîtrise. »

Siegfried est alors transpercé par une lance là où le sang du dragon n’avait pas pu le protéger, c’est-à-dire entre ses épaules…

Voici deux extraits de films pour illustrer l’origine de la vulnérabilité de Siegfried :

Les  » Nibelungen – La Mort de Siegfried  » de Fritz Lang (Allemagne – 1924).

texte du carton :
Le jeune Siegfried comprit le langage de l’oiseau, qui lui expliqua : « Si celui qui tue le dragon se baigne dans son sang, il deviendra invincible, proprement invulnérable ! »

 » Le chevalier blanc  » de Giacomo Gentilomo (Italie – 1958)

Les Nibelungen à l’honneur
La Nouvelle Revue d’Histoire, n°47, mars-avril 2010, p.6
La célèbre chanson des Nibelungen a été ajoutée au registre de la mémoire du monde par l’Unesco le 30 juillet 2009. Cette oeuvre relatant l’histoire du pourfendeur de dragons Siegfried (ou Sigurd) et son amour pour Kriemhild, soeur du roi des Burgondes, est en effet l’une des plus grandes épopées européennes.
Fondée sur une tradition orale commune à plusieurs pays d’Europe, de l’Islande à l’Autriche, l’oeuvre réunit des cycles de sagas qui ont été transmises au fil des siècles. Ses racines remontent au Ve siècle : le contexte historique est en effet celui de l’Europe des grandes migrations des peuples. On y retrouve entre autres la catastrophe que subit le peuple des Burgondes, Scandinaves établis autour de la ville de Worms sur le Rhin et qui y sont vaincus par les Huns.
L’oeuvre a sombré dans l’oubli à la Renaissance et n’a refait surface qu’en 1755, lorsqu’un des manuscrits fut redécouvert. La Chanson des Nibelungen rencontra dès lors un vif écho et fut élevée au rang d’épopée nationale. Elle servit aussi d’écran sur lequel purent se projeter les aspirations nationales des peuples germaniques. Les peintres romantiques trouvèrent en elle un Moyen Age fantastique et merveilleux. Goethe fut lui aussi fasciné par l’histoire du tueur de dragon qui devait également inspirer Richard Wagner, Fritz Lang et plus récemment Tolkien.

Eric Mousson-Lestang

Illustration : Bande Dessinée « Siegfried » (Dargaud) de Alex Alice (14€ sur Amazon)

Posté par JanusBifrons.

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