Le cerf, le serpent… racontés par l’ancienne Europe

Le cerf, le serpent… racontés par l’ancienne Europe

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Nombreux sont les symboles, allégories ou mythes décrivant le retour du printemps, c’est-à-dire le renouveau après le sommeil-hiver. S’il en est un qui mérite notre attention, ce serait celui du cerf car il en est l’un des plus anciens. Le Cernunnos (prononcer Ker) des gaulois représenté avec des bois de cerf était déjà présent en Europe avant l’arrivée des indo-européens… Les anciens ont su faire vivre la figure du cerf avec une puissance qui dépasse la simple description éthologique de l’animal. Le cerf est (était ?) un élément de notre imaginaire collectif. Le texte qui suit décrit l’évolution, dans la longue durée, de notre représentation du cerf qui,aujourd’hui, n’est même plus considéré comme du gibier, mais comme un animal à réguler…

Voici un extrait du livre « Aux origines de Carnaval » d’Anne Lombard-Jourdan (Odile Jacob – 2005), le chapitre « Le mythe du cerf et du serpent » a été raccourci :

Les premières croyances déchiffrables émergent sans rupture en Gaule d’une longue et obscure histoire, où se sont mises lentement en place les techniques de la pensée.

L’homme primitif, faible et nu, dut affronter des monstres, se faire une place dans un monde naturel qui le dépassait, fabriquer des outils et des armes pour assurer sa survie, mais il imagina aussi des mythes. Bien avant l’agriculture, il avait constaté la disparition de la végétation dans le froid de l’hiver et avait espéré dans l’angoisse son renouveau. La lutte originelle du cerf et du serpent lui tint lieu d’explication.

Éthologie du cerf et du serpent

À la recherche perpétuelle de sa nourriture et de celle des siens, l’homme primitif vivait très près de son gibier. Les cervidés étaient parmi les plus grosses bêtes fauves herbivores qu’il pouvait songer à approcher et à abattre. Mais les cerfs sont difficiles à chasser en raison de leur vélocité et de la terrible défense qu’opposent leurs bois solides et durs, ainsi que leurs pieds de devant capables, lorsqu’ils se dressent, de renverser, assommer et fouler un homme aussi bien qu’un loup.
Les longues heures passées à l’affût permirent aux premiers chasseurs d’acquérir, par simple observation, une étonnante connaissance des conditions de vie et des comportements de leurs gibiers. Ils avaient trouvé les redoutables ramures des cerfs parsemant le sol des forêts et savaient que, seuls de tous les animaux à cornes, ils les perdaient tous les ans à la sortie de l’hiver. Ils avaient constaté aussi que, peu après, ces bois (1) repoussaient plus volumineux, au départ des meules osseuses que ces animaux portent sur la tête, et que ce renouveau coïncidait avec celui de la végétation.

Représentation de Cernunnos. Le chaudron de Gundestrup est un chaudron celtique datant du Ier siècle av. J.-C. retrouvé dans une tourbière du Jutland au Danemark. On peut voir une reproduction du chaudron au Musée gallo-romain de Fourvière à Lyon.

Vivant à l’origine dans la crainte de perdre ce qui leur permettait de vivre, les hommes redoutaient la disparition de la lumière et de la chaleur du soleil, dont ils attendaient le lever à l’horizon chaque matin et au solstice d’été le retour. Ils appréhendaient également la perte ou la raréfaction d’un gibier avec lequel ils vivaient en symbiose. Ils tuaient par nécessité, mais avec un sentiment de culpabilité qui leur faisait se justifier et demander leur consentement à leurs futures victimes. Ils se réconciliaient ensuite avec elles pour éviter la vengeance de leur parenté. Ils admiraient chez les bêtes sauvages ce qui les rendait supérieures à eux : force, vélocité, acuité des sens, et cherchèrent à suppléer à ces qualités manquantes par l’intelligence et l’outil. Ils considéraient les animaux comme des égaux, mais plus voisins qu’eux de la divinité. Cette force surnaturelle et protectrice qu’ils entrevoyaient derrière leur gibier, il fallait se la concilier, obtenir le droit de tuer, et, pour cela, accomplir une série de rites magiques. Sur le territoire de la Gaule, ils firent d’un cervidé l’esprit protecteur du gibier et le régulateur de la chasse. Pour ne pas provoquer sa colère, ils tuaient strictement le nombre d’animaux dont ils avaient besoin et ils n’en gaspillaient aucun morceau. Un prêtre, chamane ou sorcier leur servait d’intermédiaire pour communiquer avec cette puissance surnaturelle. Est-ce le dieu ou l’intercesseur qui fut représenté sur la paroi de la grotte des Trois Frères (Ariège) au magdalénien moyen ?
Au mésolithique (- 10000 à – 5000), les conditions de climat, de flore et de faune changèrent. Puis, au néolithique (- 5000 à – 2500), l’homme devint éleveur et cultivateur. Ces millénaires virent un bouleversement des traditions et des rites. L’emploi généralisé de l’arc et l’agriculture apportèrent une sécurité alimentaire qui favorisa l’accroissement démographique, d’où un changement social. Les vieux rites saisonniers et les symboles zoomorphes perdirent de leur sens, mais cela ne les empêcha pas de se perpétuer. À l’arrivée des Romains, les Gaulois vénéraient Cernunnos, à la tête ornée de bois de cerf.

Aucune bête n’a plus que le cerf aidé l’homme primitif dans ses efforts pour exister dans un monde hostile. Il était omniprésent dans toutes les circonstances de sa vie et de sa mort. Pas un pouce de son corps qui n’ait servi à quelque chose : chair, viscères, moelle étaient consommés ; peau, os, bois, tendons étaient utilisés pour fabriquer des vêtements ou des outils ; les bois pilés servaient de remèdes ; certaines parties de son corps étaient considérées comme des talismans possédant des vertus magiques et garantissant force et fécondité.
Les bois de cerf étonnaient par le mystère de leur renouvellement annuel, lequel permettait la longévité de l’animal et, croyait-on, son immortalité (2). Leur possession assurait le transfert à leur détenteur de la force physique et procréatrice des bêtes qui les avaient arborés. Ils étaient gage de virilité, de fécondité, de richesse, de renaissance et d’épanouissement. Ils éloignaient les sortilèges, les maladies, l’impuissance, le mauvais œil. On leur accordait déjà cette vertu dès 4 500 ans avant notre ère. Quant aux rondelles taillées dans les meules ou sections rénovatrices à la base des bois, gonflements en forme d’étoiles considérés comme le signe même de la force de la nature chaque année renaissante, on les portait sur soi pendant la vie et dans la tombe. On a trouvé de ces rondelles percées d’un trou de suspension dans des tombes gallo-romaines, mérovingiennes et carolingiennes, en Gaule, en Allemagne du Nord et en Hollande.
Non contents de rajeunir chaque année, les cerfs avaient la réputation de ne jamais souffrir de la fièvre. Manger de leur chair apportait santé, vigueur et immunité contre les maladies. Consommées crues, les parties de leur corps offraient une efficacité plus grande, puisque la cuisson ne les avait pas dévitalisées. Le chasseur s’assimilait plus complètement leurs vertus en buvant le sang encore chaud, en déchirant et mangeant crus la tête, le foie, le cœur et les reins. Cette pratique, qui a pu être observée en Sibérie au XXe siècle, est mentionnée au haut Moyen Âge. Reginon de Prüm (mort en 915) signale comme un péché méritant quarante jours de pénitence le fait de « manger un corps mort ou des lambeaux de chair de bêtes sauvages ou du sang ».
Une peau de cerf posée sur le ventre de la femme en travail aidait à sa délivrance. Au début du Moyen Âge, on cousait à leur mort le corps des grands personnages dans une peau de cerf. Ce fut le cas pour Roland, Olivier et Turpin après la bataille de Roncevaux (3).

Les chasseurs avaient remarqué que le cerf est très dépendant de l’eau. Toujours assoiffé, il rafraîchissait son corps en le baignant. Faute d’eau et pour calmer ses ardeurs, il se vautrait même dans la fange en période de rut. Poursuivi par les chiens, s’il avait l’opportunité de rencontrer des eaux claires, d’y boire et de s’y plonger, il récupérait ses forces et, sa fatigue enfuie, reprenait bientôt sa course aussi vigoureux et résistant qu’auparavant.
On avait noté d’autre part ses analogies avec le serpent. Celui-ci muait chaque année au printemps, renouvelant sa peau et ses écailles et, pour cette raison, il était, comme lui, symbole de régénération et d’immortalité. Comme le cerf, il recherchait l’eau où il se plaisait à nager et la soif le rendait redoutable. Les vertus de l’eau ont été partout et toujours reconnues, indépendamment de ses qualités curatives. Elle guérit les maux du corps et purifie l’âme. Pour les brahmanes, elle remédie à toutes les maladies et contient l’immortalité. Dans tous les pays, les sources salutaires sont innombrables et leur jaillissement hors de terre est souvent assimilé au surgissement d’un serpent.

Représentation d’un être mi-homme mi-animal (Grotte des Trois-Frères) datant du Magdalénien (-15 000.env).

Élaboration du mythe

L’observation quotidienne à la portée d’êtres simples, mais curieux, attentifs et doués par surcroît d’une finesse de perception et d’intuition très supérieure à la nôtre, donna naissance à des mythes que prêtres et poètes formulèrent. Après l’observation vint l’explication et l’homme chercha à rendre compte du surprenant retour cyclique du renouveau végétal et animal. Il imagina un « mythe », récit relatant « un événement qui a eu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements » (Mircea Eliade).
La taille du cerf faisait de lui le plus nourricier des gibiers. Sa beauté, sa force, sa vélocité, sa longévité supposée, son ardeur au combat, sa puissance génésique et, enfin, sa relative rareté (4) le firent vénérer par les primitifs. La chute de ses bois devint un repère fixe dans le déroulement du temps, un point fort à périodicité assurée, qui marquait chaque année la fin de la saison d’hiver et l’arrivée du printemps. Le cerf devint le symbole de la régénérescence espérée par l’humanité inquiète.
L’antagonisme existant entre le cerf et le serpent, d’abord simple fait d’observation, fut, par un effort de rationalisation, projeté dans l’universel (5). Le cerf affaibli mange pour recouvrer sa santé le serpent aux forces souterraines. Mais il lui faut auparavant livrer combat. C’est là une des versions de la vision dualiste du cosmos, dont l’unité repose sur l’union de deux principes opposés et complémentaires, masculin et féminin, qui s’affrontent puis s’allient.
Le cerf provoque donc la sécrétion du venin du serpent et l’absorbe. Celui-ci l’assoiffe, puis le purge et le purifie, avant que la chair ne le revigore. Son rajeunissement annuel et répété lui confère la longévité et, dirent certains, l’immortalité. En même temps démarre le grand bondissement de la nature au printemps, qui témoigne d’un énorme appétit de vivre.

Dans l’Antiquité : Lucrèce, Pline et les autres

Aristote avait déjà étudié, entre 347 et 342 avant notre ère, la nature et le comportement du cerf dans son Histoire des animaux, où puiseront abondamment ses successeurs. Mais le premier auteur à faire allusion à la lutte du cerf et du serpent est Lucrèce, au Ier siècle de notre ère. Par la suite, Grecs et Latins retraceront les péripéties de la lutte avec une profusion de détails et parfois des variantes. Mais un trait restera constant chez tous : c’est par le souffle de ses naseaux que le cerf contraindra le serpent à sortir de son trou. Il « appuie ses naseaux à l’orifice [du repaire] et souffle avec force » ; bientôt « son haleine » oblige le reptile à sortir ; il le broie sous ses pieds et avec ses dents ; « le sol est bientôt jonché de débris pantelants et palpitants » (Pline).

Les textes latins évoquent souvent l’hostilité foncière existant entre ces deux animaux. Mais leur lutte ne satisfait pas seulement leur inimitié, elle sert à la revigoration du cerf par la consommation du serpent. Attestée par Lucrèce, celle-ci n’est plus évoquée après lui par les auteurs latins, comme si le thème mythique, issu de l’éthologie du cerf, était retombé au niveau de l’observation naturaliste. Pline l’Ancien, au Ier siècle de notre ère, est toutefois convaincu que l’animal sait d’instinct ce qu’il lui faut pour assurer sa vie, tandis que l’homme doit l’apprendre. « Bien des animaux, écrit-il, ont fait des découvertes qui devaient servir à l’homme aussi. » De réalités d’ordre naturel, la réflexion permet de tirer des enseignements et des recettes. Certains animaux se purgent avec des plantes ; le cerf mange un serpent.

La relation de Cemunnos, dieu « aux bois de cervidé », avec la « serpente » est souvent évoquée dans l’iconographie (chaudron de Gundestrup, gobelet de Lyon, etc.). Au VIIe siècle encore, on se souvenait du temps où leur culte conjoint était pratiqué dans des lieux reculés. Adhelm, abbé de Malmesbury dans le Wiltshire (Angleterre), atteste dans une de ses lettres, écrite entre 686 et 690, comment « les simulacres de l’abominable serpente et du cerf, autrefois vénérés par une grossière stupidité dans des temples païens, ont fait place aux huttes des disciples du christianisme et, mieux encore, aux bonnes églises construites par l’art de l’architecte ». Isidore de Séville (570-636) rappelle que le cerf, vieillissant et perclus, tire le serpent de son trou « par le souffle de ses naseaux » et le mange, surmonte la nocivité de son venin et rétablit ses forces en consommant sa chair. Au XIIIe siècle, Barthélemy l’Anglais répète que le cerf « grevé de maladie » fait sortir un serpent de son trou « par le vent de ses narines » et le mange ; « quand il surmonte la force du venin, il est guéri ».

Les livres de chasse ne pouvaient passer sous silence cette particularité de leur gibier favori. Toutefois Gaston III Phébus, comte de Foix (1331-1391), émet un doute à son sujet. Mais aucun auteur n’est aussi complet que Jacques du Fouilloux (1519-1580) qui récapitule, dans La Vénerie, les péripéties de la lutte qui pose le cerf et le serpent et en résume les conséquences. Dans leur exposé du mythe du cerf et du serpent, Gaston Phébus et du Fouilloux, comme beaucoup d’autres auteurs médiévaux insistent sur deux points que les auteurs latins semblent avoir ignorés ou omettent : l’un est la purgation complète et purificatrice provoquée par le venin du serpent et qui est indispensable à la santé au sortir de l’hiver ; l’autre est la consommation de sa chair, qui permet le renouvellement des bois, du poil et de tout le corps du cerf une fois purgé.

En fonction des textes réunis et analysés ci-dessus, le mythe du cerf et du serpent peut être ainsi résumé : le cerf est « le vrai contraire » du serpent. À la sortie de l’hiver, il perd ses bois et ses poils parvenus à leur croissance extrême. Il se sent affaibli et désarmé. Il se met alors en quête du serpent encore engourdi dans le trou où il s’est retiré pour hiberner. Par l’orifice de son refuge, il propulse son haleine et le souffle de ses naseaux et force le reptile à sortir. Il le piétine de ses sabots pour l’irriter et lui faire sécréter son venin, puis il le tue, le déchire avec ses dents et le mange. Parfois il l’extrait de son trou et le hume directement jusqu’au fond de sa gorge et l’avale. Une soif dévorante envahit alors tout son corps, embrase ses viscères et exige d’être aussitôt satisfaite. Il se hâte vers une source et boit à longs traits. Le venin mêlé à l’eau fait alors l’effet d’une purge, lave ses intestins et vide complètement son corps de ses humeurs nocives, en même temps que du poison absorbé.
Une fois surmontés les inconvénients de ce traitement, l’organisme du cerf, purifié jusque dans ses plus petits recoins, connaît une vigueur nouvelle que nourrit la chair du serpent. Les bois repoussent sur sa tête, marques d’une puissance à procréer renouvelée. Cette force génésique, qui en période de rut, lui permet de couvrir chaque année plusieurs dizaines de biches, donnait au cerf une place à part dans la multiplication du gibier et dans l’admiration des humains.

En Gaule chrétienne

Selon la mentalité médiévale certains signes naturels renvoyaient à des réalités spirituelles. Moralisateurs et prédicateurs chrétiens ne manquèrent pas d’établir des correspondances entre le monde visible et les enseignements de la Bible. Ils puisèrent dans l’Ancien Testament et les Psaumes. Le Deutéronome (XIV, 5) avait rangé le cerf parmi les animaux dont la chair est pure. Les clercs adaptèrent sans difficulté le mythe antique du cerf et du serpent : le cerf sentant les atteintes de la vieillesse fut identifié au catéchumène et sa soif ardente fut interprétée comme l’aspiration vers l’eau régénératrice du baptême. Le Christ fut assimilé à la source inépuisable d’eau vive avant de devenir « le cerf entre les cerfs » de sa vie terrestre et « le cerf des cerfs ». c’est-à-dire le parangon des fidèles.
Le thème iconographique du cerf se désaltérant à la fontaine fut employé pour évoquer le néophyte se délivrant du poison du vice avant d’obtenir sa purification par le baptême. On le rencontre sur les mosaïques des baptistères, dès le Ve siècle en Italie, à l’époque byzantine en Afrique du Nord, au VIe siècle en France. Il apparaît sur les miniatures médiévales, sur les croix irlandaises, sur les chapiteaux des églises romanes. Le cerf y est associé à des monstres serpentiformes, et figure l’affrontement du chrétien avec le mal. Sur un chapiteau de l’église de Saint-Aignan (Loir-et-Cher), on voit un grand cerf brûlé par la soif, sa langue pendante offerte à la fraîcheur de l’air, qu’un centaure, accompagné d’un petit monstre à la queue serpentiforme, vient de transpercer d’une flèche. De telles images, accueillies dans les églises, avaient-elles pour but de domestiquer des fantasmes tenaces et de les exorciser par la proximité du saint des saints ? Le symbolisme paléochrétien du cerf tire ses significations profondes des plus vieilles idéologies. Au début du XIIIe siècle encore, Richard, troisième abbé de Saint-Georges de Boscherville, associera sur sa crosse le cerf et le serpent, qu’une croix christianise ; et le sceau du chapitre de Saint-Chéron de Chartres, entre 1220 et 1230, portera un serpent rampant vers une fontaine tandis que sur le contre-sceau se dresse dans un bois un cerf la tête haute.

Le Christ apparaît à Saint Eustache (fresque, vers 1350. Abbaye de Pomposa)

Quant au serpent, il fut identifié au démon. C’est lui qui a tenté Ève et provoqué la chute d’Adam. Il est symbole d’astuce, de traîtrise. Il est l’ennemi du genre humain. Et au tout début du XIIe siècle, Philippe de Thaün expliquera que le serpent est le démon, le cerf Jésus, son souffle le Saint-Esprit et l’eau la sagesse de l’Église. Comme le cerf, Jésus-Christ vainc la mort et ramène la vie. Les mues annuelles du cerf le rajeunissent éternellement et évoquent la Résurrection.
L’éthologie du cerf, telle qu’on la trouve étudiée chez les auteurs latins, fournit d’ailleurs aux moralistes chrétiens, au-delà de son antagonisme avec le serpent, une riche et étonnante matière. Les prédicateurs conseilleront aux hommes de s’entraider comme les cerfs (Épître aux Éphésiens, IV, 2). On avait remarqué que, dans la forêt, les cerfs courent leurs bois inclinés sur le dos. L’homme devra traverser humblement « la forêt de ce monde » en abaissant « les cornes de l’orgueil (6) ». Les cervidés sont sensibles à la musique et aux bruits ; surpris par les sonneries de cor et les aboiements des chiens, ils s’arrêtent et peuvent être atteints. Semblablement, le diable séduit l’homme par les danses et les chants, plaisirs du siècle.
Une fable de Phèdre, reprise par La Fontaine, montre le cerf se mirant dans une fontaine, admirant sa ramure et déplorant ses jambes grêles ; mais, quand il est poursuivi par les chiens, il est sauvé par la vélocité de sa fuite et perdu par ses grands bois qui s’accrochent aux fourrés. Les prédicateurs médiévaux le citeront en exemple pour montrer que des avantages apparents peuvent nuire et que des caractères dépréciés peuvent apporter le salut : la vanité perd le chrétien ; la vélocité lui permettra d’échapper à la tentation du péché.
Nicole Bozon remarque que le cerf maigrit pendant le rut, mais grossit ensuite et il assimile la graisse à la vertu qui diminue ou grandit chez les pénitents luxurieux (7). Il constate que la chute des bois chez le cerf a un aspect négatif, puisqu’elle le rend craintif et honteux, mais aussi un aspect positif, puisqu’elle annonce qu’il va rajeunir. On reste stupéfait de l’abondance des comparaisons symboliques et didactiques que la réflexion médiévale put établir entre la nature et les comportements du cerf et ceux de l’homme.
Considéré comme psychopompe et prophétique, le cerf, figure majeure de l’univers celtique, conduisait l’homme dans l’Au-delà, dévoilait les secrets et révélait les trésors. Sous cet aspect aussi, il passa dans l’univers chrétien ; il décela l’emplacement des reliques, indiqua les lieux où devaient être fondés les sanctuaires, provoqua des conversions. Jadis monture de l’enchanteur Merlin, il fut domestiqué et chevauché par des saints, tels saint Edern et saint Hélo en Bretagne ou sainte Mildred en Angleterre. De futurs abbés utilisèrent sa peau taillée en fines lanières mises bout à bout pour délimiter les étendues considérables qu’ils voulaient se faire concéder. Eustache, Julien puis Hubert, chasseurs invétérés, se trouvèrent soudain en présence d’un grand cerf dans la forêt et leurs chiens s’immobilisèrent tout à coup. Ce face-à-face solennel a inspiré aux artistes bien chefs-d’œuvre. Quelquefois le cerf porte un crucifix entre ses bois et il prend la parole : à Eustache il dit : « Pourquoi me poursuis-tu ? Je suis Jésus-Christ que tu honores ignorament » ; et à Julien : « Tu me poursuis, toi qui tueras ton père et ta mère. »

Cervus (cerf en latin). Détail d’une illustration du Physiologus de Berne (Deuxième tiers du IXe siècle)

Signification du mythe

Le thème du combat d’un dieu ou d’un héros contre un serpent ou un dragon fait partie de toutes les mythologies du globe. Les adversaires mis en présence sous l’aspect dramatique d’un combat sont deux forces complémentaires, produit du dédoublement d’un même sacré. Le cerf ouranien éveille et réchauffe de son souffle la serpente chthonienne après les rigueurs de l’hiver. De leur combat annuel, que scelle finalement leur conjonction, vient l’équilibre de la nature. Ce moment-clé est signalé aux hommes par la chute des bois du cerf, qui annonce sa décrépitude et sa proche régénérescence.
En un raccourci significatif, Étienne de Bourbon résumera, au XIIIe siècle, les multiples croyances attachées à la fontaine de Jouvence. Il parle du Verbe de Dieu, qui est « la source de vie à laquelle le serpent se rend pour répandre son venin, le cerf pour mettre bas ses cornes, l’aigle pour changer de plumes, de bec et d’ongles », Et il ajoute : « J’ai ouï-dire par quelqu’un qui avait séjourné longtemps outre-mer (mais j’ignore si cette merveille est vraie) qu’un vieillard fatigué et assoiffé, accédant par hasard à une fontaine où il but et se lava, recouvra instantanément la jeunesse. Mais, m’a-t-on dit, il ne put ensuite retrouver cette fontaine. » Il ne s’agit pas ici d’une source dont l’eau ressuscite ou dont l’eau immortalise, mais d’une source qui rend la jeunesse (8). Et quand Alexandre le Grand désire se rendre à cette fontaine « qui fait rajouvenir toute la vieille jent », ses guides sont semblables à des cerfs « géants velus et rapides à la course» qui « cornes ont come cerf en mi le front devant ».
Sans prêtres pour le pratiquer, un culte s’étiole. Sans bardes pour le raconter ou le chanter, un peuple oublie peu à peu son passé. Les druides refusaient l’écrit ; ils confiaient tout à la mémoire et instruisaient dans ce sens leurs disciples. Les Gaulois se firent tort, dira Étienne Pasquier (1529-1615), « pour estre peu soucieux de recommander par escrits leur Vertu à la postérité ». Cependant, en dépit de la domination stérilisante des Romains pendant quatre siècles et d’une volonté obstinée de mutisme de la part du clergé chrétien à l’égard de traditions qu’il réprouvait, ceux-ci purent subsister. On constate leur résurgence à partir du XIe siècle.
Au XVIe siècle, des littérateurs et des juristes, auteurs d’ouvrages historiques et didactiques qui devaient souvent plus à l’imagination qu’au sens critique (Guillaume Postel, Jean Picard de Toutry, Étienne Forcadel), relayés plus tard par Étienne Pasquier, Claude Fauchet et Jean Bodin, prirent pour thème les « Antiquités de la France » et entreprirent de vanter « la primauté de la gent gallique », Cette tendance soutenait la lutte politique de François Ier et de Henri II contre l’Empire de Charles Quint. Elle réagissait, à l’époque où triomphait la Pléiade, contre la tyrannie gréco-latine. La France revendiquait son passé et sa propre culture.
Une fois éveillée, la curiosité à propos des « anciennetez obscures de la France » ne cessera plus d’être à l’ordre du jour. Rabelais eut sa place, et non la moindre, dans ce mouvement intellectuel, où l’intérêt porté aux Gaulois répondait « aux aspirations profondes de la conscience ou de l’inconscient national (9) ».

Un extrait du film « L’Odyssée de l’espèce » de Jacques Malaterre (2001).

Notes :
(1) Chez le cerf des tourbières (cervus megaceros), disparu depuis les temps préhistoriques, leur envergure atteignait quatre mètres ! Le cerf élaphe apparaît au quaternaire. Carlos Verlinden et Pierre de Janti, Le Cerf et sa chasse, Paris, Crepin-Leblond, 1960, pp. 11-13.
(2) En réalité, les cervidés ne vivent pas plus d’une trentaine d’années. Mais Hésiode leur en accordait 3456 et le folklore leur en prêtait mille. Stith-Thompson, Motif-irul.ex, B 841-4. On racontait que des cerfs avaient été retrouvés dans les forêts avec, encharnés dans les replis de leurs cous, les colliers d’or dont les avaient parés Agathocle, roi de Syracuse, Alexandre, César ou Charlemagne. Pline, Histoire naturelle, VllI, 50, c. 119; Magasin pittoresque, t. xvIII, 1850, p. 112. « Vivre des années de cerf ». signifiait : vivre longtemps et même éternellement.
(3).La Chanson de Roland (c. 1100), vers 2967-2968. Le Morholt d’Irlande, oncle d’Iseut, occis par Tristan, est dit mort et « cousu dans une peau de cerf». J. Bédier, Le Roman de Tristan et Iseut, Paris, 1922, p. 28. On lit dans Garin le Loherain (1180) : « En cuir de cerf fet le baron gésir,! Font une biere, le baron i ont mis. » Voir F. Bangert, Die Tiere im aliiranzosischen Epos, 1885, p. 144. À la Révolution, lors de l’exhumation des rois de France à Saint-Denis et à Saint-Germain-des-Prés, on trouva plusieurs d’entre eux dont Louis VII, cousus dans des sacs en cuir.
(4) Les ossements de cerf sont rares dans les dépotoirs alimentaires du paléolithique supérieur. A.Leroi-Gourhan, Les Religions de la préhistoire, Paris, 1964.
(5) Les examens effectués sur le contenu de l’estomac des cerfs n’ont pas révélé de chair de serpent mais seulement celle de vers, limaces et insectes avalés en même temps que les feuilles dont ils se nourrissent. Toutefois, aucune de ces analyses n’a été opérée en hiver, époque où on ne chasse pas le cerf et où cet animal trouve difficilement de quoi se nourrir. Il est possible aussi qu’il ait été vu dévorant la mue d’un serpent pour s’assimiler les sels minéraux qu’elle contient et qui lui font cruellement défaut, de la même façon qu’il mange le «velours » qui se détache de ses bois au moment de leur repousse. Je remercie ici Mme Hélène Verheyden de l’Institut régional des Grands Mammifères (INRA, Castanet-Tolosan, Haute-Garonne) qui m’a communiqué ces précisions.
(6) Meffret (prédicateur allemand mort en 1498), Hortulus reginae, Cologne, 1625, p. 210 c.
(7) Nicole Bozon, Contes moralisés, éd. P. Meyer, Paris, 1889, p. 56, n° 39 et p. 182, n° 145.
(8) Voir Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française du Moyen Age, 2 vol., Paris, 1886. Tome II, pp. 176-185; E. W. Hopkins, « The Fountain of Youth », Journal of the American Oriental Society, t. 26, 1905, pp. 1-67 et 411-415.
(9) Claude-Gilbert Dubois, Celtes et Gaulois au XVe siècle. Le développement littéraire d’un mythe nationaliste, Paris, 1972.

Posté par JanusBifrons

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