Les Rogations

Les Rogations

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Dans le rite catholique, les rogations (1) sont les prières publiques accompagnées de processions qui se déroulent dans la cinquième semaine après Pâques. La période comprend le dimanche des Rogations (Grandes litanies), ainsi que les trois jours suivants du lundi au mercredi (petites litanies), qui précèdent l’Ascension. Leur date oscille entre le 28 avril et le 1er juin. La fête porte, selon les régions, des dénominations variées : Rovaisons ou Rouaisons dans le Centre, Rousons en Aunis et à Saintonge, Ruisons en Mâconnais, Rounisons à Lille (15ème siècle), Rogachons, Rougachons ou Rougassious en Occitanie, Rouguesouns en Provence, Renvoisons à Langres, etc.

Cette solennité fut instituée par Mamertus alias saint Mamert, évêque de Vienne-en-Dauphiné, à la suite « d’un grand nombre de prodiges qui « éprouvantaient cette ville » (Histoire des Francs de Grégoire de Tours, 6ème siècle) et pour conjurer le mauvais sort. Dans un contexte d’irruptions des nations barbares dans les Gaules, des tremblements de terre frappèrent la ville. Selon les versions, il y eu aussi des feux s’embrasant sous terre faisant fumer les montagnes et les forêts, des bruits épouvantables la nuit… Dans la nuit de Pâques, le feu prit à un édifice public, et y continua avec tant de violence, que chacun s’attendait à un embrasement général. Mamert, qui avait déjà opéré des prodiges semblables, se prosterna devant l’autel, et ses larmes, ses prières, arrêtèrent l’incendie. Mamertus-Mamert aurait, pour remercier Dieu de sa clémence, promis des « litanies mineure » solennelles, accompagnées de jeûnes et de prières publiques, en indiquant que celles-ci seraient renouvelées tous les ans. L’événement aurait eu lieu, selon les sources, en 470 ou 474.

Au début du 6ème siècle, ces litanies commencèrent à se généraliser comme en témoigne saint Avit, mort en 518, dans son Homilia de rogationibus (LIX, col. 189-294). En l’an 511, le premier concile d’Orléans, tenu sous Clovis le Grand, décidait d’étendre à l’ensemble de la Gaule ces litanies sous le nom de Rogations où elles se confondirent avec les pratiques païennes qui en constituent la véritable origine : l’extension de cette fête fut très rapide. La fête des Rogations est donc instituée pour rétablir un ordre naturel menacé. Mais c’est avant tout une fête agraire, les récoltes étant protégées par des rites déambulatoires. La tradition gagna ensuite le reste de l’Europe. Le pape Léon III (pontificat de 795 à 816) reconnu ces litanies. Par la suite, Charlemagne et Charles le Chauve défendirent au peuple de travailler pendant le tridum, c’est-à-dire pendant les trois journées constituant la période de solennité.

C’est aussi dans ce cadre qu’il faut citer les processions instituées par le pape Grégoire le Grand (540 env.-604), lesquelles d’origine urbaine et de nature strictement liturgique, furent insérées dans le calendrier coutumier comme liturgiae majores à côté des liturgiae minores des Rogations, avant de subir, comme ces dernières, l’influence populaire.

Statue de saint Mamert. Chapelle de La Madeleine à Melrand – Bretagne.

Saint Mamert, invoqué dans les campagnes par les litanies, était fêté le 11 mai. Il fait partie des « saints de glace » (Philippe, Servais, Pancrace, Jacques, Marc, Vital), ainsi nommés parce qu’ils passaient pour amener une vague de froid. Les trois plus célèbres de ces saints étaient Mamert (11 mai), Pancrace (12 mai) et Servais (13 mai). Un vieux dicton proclame : « Servais, Pancrace et Mamert Font à eux trois un petit hiver ».

Les Rogations possèdent un caractère agricole affirmé. Elles comportent toute une série de coutumes dont l’objectif est d’obtenir la protection des récoltes, des moissons, des fenaisons ou des vendanges : prières publiques, processions, déambulations collectives notamment. A l’origine, les processions des Rogations faisaient le « grand tour » du territoire paroissial, avec des arrêts pour prier et se restaurer. Par la suite, on s’est contenté d’un « petit tour » n’englobant plus que les principaux lieux et endroits sacrés. A la suite du prêtre, les fidèles défilaient en une longue procession où chaque groupe (hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles) occupait une place déterminée. Des reposoirs ornés de fleurs et de verdures étaient disposés aux lieux d’arrêt, d’où le prêtre bénissait les terres et les bêtes, tandis que l’on chantait des litanies. (La troisième journée des Rogations était généralement consacrée à la bénédiction de la culture dominante : vigne, blé, etc.).

Les récoltes en pleine croissance sont soumises à de nombreuses menaces dont celle des gelées associées à la lune rousse. Lisons à ce sujet Philippe Walter (Mythologies chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Âge, Imago, 2003) :

« C’est la saison [ndr : au moment de la croissance des récoltes] très redoutée de la lune rousse dont on souligne encore les méfaits dans certains terroirs. Le roux et la rouille sont d’ailleurs l’aspect mythologique dominant de toute la période des Rogations ; ils sont au cœur de ce mythe saisonnier. On notera cependant les silences ou les faiblesses de l’explication liturgique sur certains détails de la fête (les dragons processionnels ou la triade festive par exemple).

L’origine celtique du mythe primitif des Rogations ne saurait guère faire de doute. Les actuels témoignages archéologiques attestent que Vienne en Dauphiné était un important site cultuel de la Gaule, mais la richesse des vestiges conservés dans cette importante cité antique et médiévale ne suffit pourtant pas à nous livrer le secret du mythe des Rogations. Georges Dumézil a rappelé néanmoins que les rites qui se pratiquent lors des fêtes ont une ou plusieurs fins qui se justifient par un ou plusieurs mythes. « Les rites périodiques sont justifiés par le récit d’un événement qui a été accompli une fois, dont l’influence seule est actuelle et que les hommes ne peuvent que commémorer et imiter. »

Les trois jours sont la structure temporelle la plus apparente qui permet de relier la commémoration des Rogations médiévales et certains mythes et contes où le triplement possède une valeur fonctionnelle. En outre, dans l’étude des mythes (et a fortiori des mythes de fêtes), il convient d’être attentif aux noms. Les mythes se transmettent souvent par des noms et les Rogations ne semblent pas faire exception à la règle. […] On ne peut qu’être frappé par la proximité phonétique du nom des Rogations et du nom de la fête latine qui occupait le calendrier romain au 25 avril : Robigalia. Comme l’itinéraire romain médiéval de la procession des litanies majeures ressemblait beaucoup à l’itinéraire romain antique des Robigalia, certains  liturgistes ont pu conclure que la fête des Rogations était une « survivance » directe de la fête des Robigalia. En fait, il semble plutôt que le mot Rogations constitue une approximation sonore destinée à effacer dans les mémoires un nom probablement indo-européen de la même famille que Robigo et Robert. Le mythe fossilisé (et christianisé) pouvait alors en toute impunité se transposer dans la fête chrétienne des Rogations et dans certains récits médiévaux comme le roman de Robert le diable.

PAUPION Edouard Jérôme - Les rogations

Est-ce un hasard ? A la clé calendaire antérieure des Rogations, on trouve la commémoration de deux Robert (le 29 avril). On trouve également un Robert de Bingen au 15 mai et surtout un obscur martyr milanais au 24 mai nommé Robustien. Le même jour, on commémore Rogatien et Donatien dont l’association n’est pas sans évoquer d’autres couples sanctifiés comme Savinien et Potentien, les premiers évêques de Sens ou Gervais et Protais, les martyrs milanais. […] Y aurait-il toutefois derrière ce couple de quasi-jumeaux un rappel des vieux mythes de fondation comme celui de Romulus et Rémus ? Les Rogations, Robert et Romulus : la syllabe initiale est l’occasion de se souvenir avec Georges Dumézil que « pour Ennius, Horace, Virgile, Properce, Ovide, pour Cicéron comme pour Tite-Live et pour bien d’autres, Quirinus est le Latin, le Romain Romulus divinisé ». D’ailleurs, la proximité de la date de fondation de Rome par Romulus (21 avril) et de celle des Robigalia, le 25 avril (associée à Quirinus-Romulus) nous conduit au coeur du mythe romain. Le rapport « théologique» existant à Rome entre Romulus et Quirinus inciterait d’ailleurs à remarquer que le nom de Quirin n’est pas rare dans l’hagiographie médiévale (à la forme Quirin, il faudrait rajouter les Cyrin, Cyr, Cyriaque, Quiriace, etc.) et que l’un des plus intéressants Quirin est fêté en Lorraine à la clé antérieure des Rogations, le 30 avril. Le village de Saint-Quirin en Moselle est encore aujourd’hui le témoin d’un important pèlerinage qui fut très vivant au Moyen Age. On y venait tout particulièrement pour guérir des maladies scrofuleuses. L’installation du sanctuaire chrétien sur un vieux site gallo-romain prouverait la continuité d’une mémoire sinon romaine, du moins celtique ou indo-européenne.

Dans la Rome antique, c’était le flamine [ndlr : prêtresse] de Quirinus qui était chargé des rites relatifs aux Robigalia. Ovide relate l’essentiel de la cérémonie dans ses Fastes (V, 906-932). Robigus et sa parèdre Robigo pouvaient nuire aux céréales ; ils possédaient le pouvoir de provoquer la « rouille », ennemie de Cérès. Leur fête tombait le 25 avril et ces divinités étaient honorées dans un bois sacré sur la Via Clodia, au nord de Rome, au-delà du pont Milvius. Il fallait apaiser ces divinités terribles par l’immolation d’un chien roux. Le flamine de Quirinus invitait la rouille (Robigo) à frapper plutôt les armes que les blés. Il souhaitait que la menace céleste s’en prenne plutôt à ce qui est nuisible aux hommes (le fer des armes) qu’à ce qui leur est indispensable pour vivre (les récoltes).

Robert le diable incarne, dans le roman médiéval, une forme de calamité naturelle et une véritable force mythique de destruction. Il est le fléau humain de l’humanité. Il a une nette prédilection pour le feu et la rapine. Ce nouvel Attila incendie tout sur son passage, particulièrement les abbayes. Il torture pèlerins et marchands, trucide allégrement moines et religieuses, viole les femmes et veut même décapiter les chevaliers qu’il a vaincus dans les tournois. Les circonstances de son engendrement expliquent son caractère détestable. La mère de Robert restée longtemps stérile s’adressa un jour au diable pour enfanter. Elle obtint satisfaction mais, en échange de ce service, l’âme de l’enfant qu’elle mit au monde appartint au diable. Dès sa conception, Robert est donc marqué par une origine féerique. Un très ancien texte mythologique hindou, l’Aitareya Brâhmana, racontait déjà l’histoire d’un jeune héros voué au roi des eaux, Varuna Il. Le roi Hariçcandra n’avait pas de fils. Le dieu Varuna promit de l’aider pour cet engendrement mais exigea en échange le sacrifice de l’enfant qu’ Hariçcandra engendrerait. Le roi accepta. Il mit au monde un fils qui fut appelé Rohita, « le rouge ». Ainsi, le sort des eaux varuniennes [ndlr : cours d’eau, lacs, océans] est, dans la mythologie hindoue, lié à celui du héros rouge. Le Robert médiéval est bien un personnage rouge (ou roux) primitivement attaché à la « rouille» des Rogations. Son mythe recoupe en partie celui de l’homme aux cheveux roux qui parcourt tout l’imaginaire occidental jusqu’à nos jours. Le conte folklorique du Petit Jardinier aux cheveux d’or l’a perpétué dans la tradition populaire. Il confirme le caractère féerique de cet être hors du commun qui possède une nette ascendance de héros mythique. »

Bénédiction d’un champ de blé à l’occasion des Rogations le mercredi 8 mai 2002 dans la Bresse Louhannaise (photos : collection privée).

Défilés et litanies

La fête consistait en une messe, suivie de processions durant lesquelles les fidèles chantaient et répétaient des litanies. A Paris, le clergé de Notre-Dame se rendait autrefois (quand le temps le permettait) à Montmartre le lundi des Rogations, ou seulement à l’église de Saint-Denis de la Châtre. Le mardi, il allait aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, et le mercredi, passant par Saint-Victor et Saint-Marcel, il assistait à une messe chantée par les religieux dans l’église de Sainte-Geneviève. Au XIXème siècle, toutefois, la fête des Rogations s’était presque perdue à Paris. Elle subsistait en revanche dans les campagnes, où les célèbres « litanies de saint Mamer » conservaient toute leur pompe pittoresque.

François René de Chateaubriand (1768-1848) a décrit l’un de ces défilés : « L’étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières formées d’un seul tronc de chêne ; on voyage le long d’une haie d’aubépine où bourdonne l’abeille et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleurs ou parés d’un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Etonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s’arrêtent à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise… » (2).

Nombreuses sont les traditions liées aux Rogations qui intéressent les récoltes, les champs, la fécondité animale et humaine, l’élément féminin représenté par les fontaines et les sources… Selon l’ethnographe Paul Sébillot (1846-1918), « Dans le Morvan, la jeunesse qui a la bonne fortune de pouvoir orner, avant toute autre, le jour des Rogations, la statuette qui décore ordinairement les fontaines qui jadis étaient l’objet d’un culte païen, a les chances les plus sérieuses de se marier dans l’année » (3). Au 17ème siècle, à Toulouse, la coutume était de faire des processions sur l’eau de la Garonne et des rivières avoisinantes. Dans le Jura, on augurait de la hauteur du chanvre de l’année par celle de la femme qui marchait la dernière aux Rogations.

Enfin, diverses coutumes avaient trait à la délimitation des champs – aspect « frontalier » de la fête qui a survécu quasiment jusqu’à nos jours dans certains pays, notamment la Grande-Bretagne. Après la Réforme, les coutumes des Rogations furent supprimées dans certains des pays gagnés au protestantisme. En Angleterre, toutefois, le clergé élisabéthain reçut des instructions pour faire droit au vœu des populations locales. Dans The Country Parson, George Herbert (1593-1633) explique que cette décision et d’autant plus justifiée qu’à l’occasion des Rogations, une « déambulation collective », menée par le clergé, permet aux habitants des villages de vérifier que, d’une année à l’autre, les frontières entre les diverses propriétés dépendant de la paroisse n’ont pas été déplacées – et que les contrats ont été respectés. Cette déambulation juridico-frontalière a donné lieu, jusqu’au XIXeme siècle, a de nombreuses traditions de « marquage ». En 1985, à Leicester, dans le cadre du 700ème anniversaire de la ville, une cérémonie dite Beating the bounds a été rétablie, mais elle n’a tenue que deux ans. La date de la cérémonie précédente était 1928…

En 1969, la réforme liturgique catholique instituant le nouveau Calendarium romanum (Calendrier) a maintenu les prières des Rogations. Ce sont les différentes conférences épiscopales qui doivent en fixer « la discipline » (à ce jour, la conférence épiscopale française n’a rien fixé). Les Églises anglicanes supprimèrent les Rogations en 1976. Le calendrier liturgique tridentin remis à l’honneur par le pape Benoît XVI a conservé cette fête.

(1) Définition TLF : Antiquité romaine. Projet de loi soumis à l’approbation du peuple romain réuni en comice. « Il présenta un nouveau projet de décret, ou une rogation, qui complétait en quelque sorte sa loi agraire » (Mérimée, Essai guerre soc., 1841, p.31). Liturgie catholique. au pluriel. Prières publiques faites le 25 avril, fête de saint Marc, et pendant les trois jours qui précèdent la fête de l’Ascension pour attirer la bénédiction divine sur les récoltes et sur les travaux de champs. Etymologie : Emprunté au latin rogatio, -onis « demande » spécialement « demande adressée au peuple au sujet d’une loi à voter, proposition, projet de loi », également « prière, sollicitation, requête » d’où le bas latin ecclésiastique au pluriel.

(2) Génie du christianisme, 1802. Édition de l’extrait cité : 1861.

(3) Le folklore de France, rééd., 1968, vol.2, p.302.

Sources :

- Les traditions d’Europe, Alain de Benoist, Le Labyrinthe, 1982.

- La Légende dorée, Jacques de Voragine, Editions du Seuil, 1998.

- Mythologies chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Âge, Philippe Walter, Imago, 2003.

JanusBifrons pour lyonlemelhor.org




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