La journée des insultes

La journée des insultes

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Portrait du Consul de Lyon (XVIème siècle) et du Maire de Lyon (XXIème siècle)

Au XVIème siècle, une fois par an, les Lyonnais ont le droit de tout dire publiquement. Le 9 octobre, chacun hurle ainsi ses colères et donne libre cours aux injures retenues l’année durant.

(…) C’était une journée  impatiemment attendue que celle du 9 Octobre ! … c’était un jour de licence, mais aussi un jour de vérité. Bien des jalousies, des haines pouvaient en profiter pour se satisfaire ; mais bien d’utiles leçons pouvaient être infligées, en présence d’une foule innombrable, aux hommes malhonnêtes, débauchés ou oppresseurs. En effet, le soleil qui venait éclairer le jour de la fête de Saint-Denis annonçait en même temps, à tous les habitants du Lyonnais, que les lois qui proscrivent l’insulte, défendent l’énonciation publique de faits honteux pour autrui, avaient perdu leur puissance. Aussi combien ce peuple bâté, pressuré par les nobles et par les gouvernants, affamé souvent par de riches spéculateurs, torturé par la haute bourgeoisie sous les verges de laquelle il travaillait, combien ce peuple avait hâte d’user du privilège qui lui garantissait pour cette journée l’impunité de sa franchise!… Adieu le respect du roturier pour les armoiries et les titres de noblesse; adieu l’hommage du vassal au seigneur ! Celui-ci consentait à méconnaitre, pendant un jour, le principe des deux natures ; il renonçait à ses coups de canne, à son droit de commise : le manant était son égal!

Toute la population se portait sur la route qui conduit au village de Saint-Denis-de-Bron. Bourgeois, manants et habitants encombraient le chemin ; et de cette foule animée, bruyante, partaient mille et mille cris confus, mille et mille interpellations véridiques ou calomniatrices, haineuses ou burlesques. C’était à grand-peine que la circulation, souvent interceptée par des groupes d’acharnés interlocuteurs, pouvait être rétablie. Plus d’une fois, on voyait s’arrêter subitement par la même cause la longue file des équipages ou des litières des nobles et des hauts bourgeois qui prenaient plaisir à venir rire de la folie ou de la colère du peuple. Alors les piétons s’empressaient de profiter de cette station forcée pour assaillir de vérités et d’injures les têtes aristocrates. On s’assemblait à la litière de telle grande dame renommée par le nombre de ses faiblesses ; on lui citait les uns après les autres les noms de ces adorateurs. Elle agitait son éventail, et le rouge qui couvrait ses joues empêchait de reconnaître, à travers son sourire, que le dépit lui faisait monter le sang au visage. (…) Comme beaucoup de mensonges ou d’exagérations étaient souvent entre-mêlés aux vérités effrontément débitées, les personnages attaquées étaient quelquefois seuls à sentir aux émotions de leur conscience (s’il leur en restait une) que les coups portaient juste. Mais quand c’était autour du carrosse d’un mauvais conseiller-échevin, récemment anoblie, ou d’un injuste gouverneur que les flots de la foule venaient s’amasser, tous les assistants, à peu près également en butte à la mauvaise administration du magistrat, applaudissaient à outrance aux traits qu’on lui décochait de toutes parts ; et des hourras, effroyable concert de malédictions, saluaient sans cesse l’impopulaire personnage…Et tout cela se faisait, se disait à la face du soleil, à visage découvert, sans que personne songeât à se plaindre ou à s’y opposer.

C’était au milieu de ce suffocant tumulte, de cet étourdissant brouhaha qu’on arrivait au village de Saint-Denis. (…) De tous côtés on voyait des broches chargées de viandes tourner devant les feux pétillants. Le vin du Moulin-à-Vent, livré à trois ou quatre sous la grande mesure, coulait à pleins bords. Le plus souvent, toutes les classes venaient là continuer à se confondre, à se coudoyer.

Lasse de boire, de manger, de chanter, de danser, la foule se remettait en route pour rentrer à Lyon ; et en même temps, les quolibets, les sarcasmes, les vérités satiriques recommençaient à partir en feux croisés, d’autant plus vifs que la verve respective des engueuleurs étaient encore excitée par les copieuses libations auxquelles ils s’étaient livrés. C’était alors qu’il fallait fermer ses yeux et boucher ses oreilles. La route ne présentait presque plus que le spectacle d’une immense et trop souvent hideuse orgie.

Et si vous doutez de l’exacte vérité de ce tableau, interrogez les Lyonnais qui ont assez vécu pour pouvoir vous raconter ce qu’il leur a encore été donné de voir de la fête de Saint-Denis. Ils vous diront si le jeune fashionable vêtu du frac rouge à larges boutons d’acier, de la culotte de gros-de-Naples vert et de bas rayés en travers, n’était pas exposé comme l’humble roturier à entendre dérouler l’histoire de ses fredaines. Demandez-leur s’ils n’y ont pas vu dans un brillant équipage, au milieu de toute la noblesse du temps, le prévôt des marchands, messire Charles-Jacques Leclerc de la Verpillière, chevalier, seigneur de la Verpillière, lieutenant de roi de la province de Guienne, ancien major de la ville, ect., ect. Peut-être se souviendront-ils mieux (car l’histoire en fit grand bruit) que l’archevêque Antoine II de Malvin de Montazet voulut, une certaine année, essayer de se divertir en y allant aussi. Or le prélat ne fut pas plus épargné que les autres promeneurs. On lui parla de Mme de la Roue et de plusieurs de ses nobles pénitentes, en des termes tels qu’il ne voulut pas en entendre davantage et se hâta de faire tourner bride… – C’est que, nous vous l’assurons, on disait tout à la fête de Saint-Denis : personne n’y trouvait grâce. On se moquait, on se plaignait, on se vengeait à son gré, et Dieu sait dans quel langage ! … Ce qui n’empêchait pas d’ailleurs qu’on ne mît, chaque année, des deux parts, un nouvel empressement à s’y rendre.

N’est-ce pas un fait bien étrange que cette fête de Saint-Denis dans ces siècles de féodalité brutale, d’esclavage populaire, d’annihilation absolue des masses sous de despotisme de quelques hommes titrés! Qui sait combien d’émeutes sanglantes ont été prévenues par ces concessions d’un jour de liberté au milieu de chacune de ces années de pesante servitude.

On ne voit plus aujourd’hui que de bonnes dévotes qui vont, le 9 octobre, brûler des cierges devant la statue décapitée du saint, afin d’obtenir, par sa toute puissante intercession, la guérison des maux de tête dont elles ou leurs parents sont affligés… le silence a remplacé sur cette route les éclats bruyants de la voix du peuple. Ce n’est pas qu’il n’ait plus à se plaindre ;  hélas! tant s’en faut!… Mais c’est ailleurs et sous des formes plus convenables qu’il voudrait exprimer toutes les vérités qu’il sent ; mais il ne lui est pas permis de tout dire ; et si la vérité fait parfois explosion, c’est mêlée au bruit affreux de la fusillade et du canon qu’elle arrive aux gouvernants.

P.-A MARTIN

Revue du Lyonnais 1835

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