Pour les dieux, les princes et les bêtes, et contre le code pénal !

Pour les dieux, les princes et les bêtes, et contre le code pénal !

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Nous partageons ici un extrait de l’excellent livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie:

Le soir, Sergueï, Youra aux yeux tristes et Sacha aux doigts coupés débarquent en bateau de Zavarotnoe. Nous préparons un festin de poisson fumés, de foie de nalim, de caviar à l’oignon sauvage et de cerf grillé. Sacha nous verse son tord-boyaux maison. Il y a dans la manière que ces Russes ont de vider leur verre et d’empoigner les quartiers de viande une fierté d’échapper à toute chaîne commerciale.

Ils tirent exclusivement leurs approvisionnements des ressources de la forêt. Vivre en ponctionnant ce qu’il faut dans les bois garantit le bonheur. Ces hommes sont autonomes dans l’ordre des choses pratiques mais restent liés aux traditions des pères. Ils se tiennent aux antipodes des libres-penseurs qui ont arraché les liens à Dieu et aux princes mais dépendent de la ville et des services pour se nourrir, se déplacer et se chauffer.

Qui a raison ? Le moujik autarcique qui remet son âme au ciel mais ne pénètre jamais dans un magasin ? Ou le moderne athée, affranchi de tout corset spirituel, mais qui est contraint de téter les mamelles du système et de se plier aux injonctions imposées par la vie en société ? Faut-il tuer Dieu, mais se soumettre au législateur, ou bien vivre libre dans le bois en continuant à craindre les esprits ? L’autonomie pratique et matérielle ne semble pas une conquête moins noble que l’autonomie spirituelle et intellectuelle.

« L’on oublie que c’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes. Je serais pour ma part porté à croire la liberté moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres […] », écrit Tocqueville au chapitre de De la démocratie en Amérique consacré à l’ « espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre ».

Ce soir, vidant des bouteilles avec les coureurs de la taïga, je choisis mon camp. Pour les dieux, les princes et les bêtes, et contre le code pénal !

Sylvain Tesson

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